Thierry Escaich, organiste, improvise à partir des textes suivants pendant que BENA, artiste plasticienne, réalise en public un œuvre picturale librement inspirée de la musique qui sera créée.

Premier Tableau : l’Aube

Effets de réveil, Victor Hugo

On ouvre les yeux, rien de remue ; on entend
Au chevet de son lit la montre palpitant ;
La fenêtre livide aux spectres est pareille ;
On est gisant ainsi qu’un mort. On se réveille
Pourquoi ? parce qu’on s’est la veille réveillé
Au même instant. Ainsi qu’un rouage rouillé
Et vieilli, mais exact, l’âme a ses habitudes.
Oh ! La nuit, c’est la plus sombre des solitudes !
L’heure apparaît, entrant, sortant comme un passeur
D’ombres, et notre esprit voit tout dans la noirceur ;
Des pas sans buts, des deuils sans fin, des maux sans nombre,
De rêve qu’on avait et qui tremblait dans l’ombre
S’ajuste à la pensée indistincte qu’on a.
Tous les gouffres au bord desquels nous amena
Ce fantôme appelé le Hasard, reparaissent ;
Les mêmes visions redoutables s’y dressent ;
Ici le précipice, ici l’écroulement
Ici la chute, ici ce qui fuit, ce qui ment,
Ce qui tue, et là-bas, dans l’âpre transparence,
Les vagues bras levés de la pâle espérance (…)
Homme debout ! Voici le jour, l’aube ravie,
L’azur et qu’est-ce donc qui rentre ? C’est ta vie,
C’est le cri du travail, c’est le chant des oiseaux,
C’est le rayonnement des champs, des airs, des eaux (…)
A sourire, à vouloir, on a devant les yeux
Un éblouissement doré, chantant, joyeux,
On ne sait quel fouillis charmant de lueurs roses ;
Et tout l’homme est changé parce qu’on voit les choses,
Les hommes, Dieu, les cœurs, les amours, le destin,
A travers le vitrail splendide du matin.

Deuxième Tableau : La ville s’éveille

Sao Paolo, B. Cendrars (extrait)

Enfin voici des usines une banlieue un gentil petit
tramway
Des conduites électriques
Une rue populeuse avec des gens qui vont faire leurs
emplettes du soir
Un gazomètre
Enfin on entre en gare
Saint-Paul
Je crois être en gare de
Nice
Ou débarquer à
Charring-Cross à
Londres
Je trouve tous mes amis
Bonjour
C’est moi

Feu vert, Feu rouge, J. Charpentreau
L’embouteillage

Feu vert Feu vert Feu vert !
Le chemin est ouvert !
Tortues blanches, tortues grises, tortues noires,
Tortues têtues, Tintamarre !
Les autos crachotent
Toussotent, cahotent
Quatre centimètres
Puis toutes s’arrêtent.

Feu rouge Feu rouge Feu rouge !
Pas une ne bouge !
Tortues jaunes, tortues beiges, tortues noires,
Tortues têtues, Tintamarre !
Hoquettent, s’entêtent,
Quatre millimètres,
Pare-chocs à pare-chocs
Les voitures stoppent.

Blanches, grises, vertes, bleues,
Tortues à la queue leu leu,
Jaunes, rouges, beiges, noires,
Tortues têtues, Tintamarre !
Bloquées dans vos carapaces
Regardez-moi bien : je passe !

Trosième Tableau : Le Zénith

Portes ouvertes sur les sables, extrait de Exil de St John Perse

Portes ouvertes sur les sables, portes
ouvertes sur l’exil,
Les clés aux gens du phare, et l’astre roué
vif sur la pierre du seuil :
Mon hôte, laissez-moi votre maison de verre
dans les sables…
L’Eté de gypse aiguise ses fers de lance dans
dos plaies,
J’élis un lieu flagrant et nul comme l’os-
suaire des saisons
Et, sur toutes grèves de ce monde, l’esprit du
dieu fumant déserte sa couche d’amiante.
Les spasmes de l’éclair sont pour le ravisse-
ment des Princes en Tauride.

Quatrième Tableau : Les passions

Au buffet d’Orgues de Passions, St John Perse

(…)

Au buffet d’orgues de passions, exulte, Maître du
chant !
Et toi, Poète, ô contumace et quatre fois relaps, la face
encore dans le vent, chante à l’antiphonaire des typhons :

… « Vous qui savez, rives futures, où s’éveilleront nos
actes, et dans quelles chairs nouvelles se lèveront nos
dieux, gardez-nous un lit pur de toute défaillance…
« Les vents sont forts ! Les vents sont forts ! Ecoute
encore l’orage labourer les marbres du soir.
« Et toi, désir, qui vas chanter, sous l’étirement du rire
et la morsure du plaisir, mesure encore l’espace réservé à l’irruption du chant.
« Les revendications de l’âme sur la chair sont ex-
trêmes. Qu’elles nous tiennent en haleine ! Et qu’un
mouvement très fort nous porte à nos limites, et au-delà
de nos limites !
« Enlèvement de clôtures, de bornes…Apaisement au
cœur du Novateur…Et sur le cercle immense de la terre,
un même cri des hommes dans le vent, comme un chant
de tuba…Et l’inquiétude encore de toutes parts…Ô
monde entier de choses… » (…)

Cinquième Tableau : L’abîme

Pâques à New York, Blaise Cendrars

(…) L’aube tarde à venir, et dans le bouge étroit
Des ombres crucifiées agonisent aux parois.

C’est comme un Golgotha de nuit dans un miroir
Que l’on voit trembloter en rouge sur du noir.

La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint
Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.

Par au-dessus, la lampe pâme est suspendue,
Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.

Des reflets insolites palpitent sur les vitres…
J’ai peur, – et je suis triste, Seigneur, d’être si triste.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »
-La lumière frissonner, humble dans le matin.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »
-Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »
-L’augure du printemps tressaillir dans mon sein.

Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauquent comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or
Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,
Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.

Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne…
Ma chambre est nue comme un tombeau…
Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre…
Mon lit est froid comme un cercueil…

Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents…
Je suis trop seul. J’ai froid. Je vous appelle…

Cent mille toupies tournoient devant mes yeux…
Non, cent mille femmes…Non, cent mille violoncelles…

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses…
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées…

Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.

New York, avril 1912.

Sixième Tableau : Le crépuscule

Dans la Nuit, extrait de Plume, H. Michaud

Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
A la nuit sans limites
A la nuit.

Mienne, belle, mienne.

Nuit
Nuit de naissance
Qui m’emplit de mon cri
De mes épis.
Toi qui m’envahis
Qui fais houle houle
Qui fait houle tout autour
Et fumes, es fort dense
Et mugis
Es la nuit.
Nuit qui gît, nuit implacable.
Et sa fanfare, et sa plage
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu’un fil
Sous la nuit
La Nuit.

Septième Tableau : Résurrection

Extrait du Chemin de croix de P. Claudel

(…) Le tombeau où le Christ qui est mort ayant souffert est mis, le trou à la hâte descelle pour qu’il dorme sa nuit, avant que le transpercé ressuscite et monte au Père, ce n’est pas seulement ce sépulcre neuf, c’est ma chair, C’est l’homme, votre créature, qui est plus profond que la terre ! Maintenant que son cœur est ouvert et maintenant que ses mains sont percées, il n’est plus de croix avec nous où son corps ne soit adapté. Il n’est plus de  péché en nous où la plaie ne corresponde. Venez donc de l’autel où vous êtes caché vers nous, Sauveur du monde ! Seigneur, que votre créature est ouverte et qu’elle est profonde !

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